Les cheveux, eux-aussi, émanaient de ce crâne morcelé petit à petit reconstitué par une magie... inconnue... Des cheveux dont la couleur brune suffisait simplement à faire renaître les souvenirs enfouis sous le néant.
La soie bleue, seul tissu enveloppant ce corps de nouveau créé, renaissait enfin, colmatée doucement, guérie de ses blessures que seul le temps et les mites savaient infliger. Bien vite, une femme vêtue donc d'une robe azurée naquit une seconde fois en ce bas monde... Le teint cadavérique, les cheveux d'un noir intense ainsi que la couleur de son habit caractérisaient si bien cette légendaire Dame Bleue...
Son c½ur avait finalement achevé sa résurrection.
Place à l'esprit...
Ce dernier n'avait laissé aucune trace, envolé pour de bon de cette prison de bois, de cette boîte infernale et pourrie, de ce... cercueil.
L'appel précédent de cette magie inconnue, certes énigmatique, amenait cependant un à un ces lambeaux d'âmes déchirés aux quatre coins de l'univers en ce corps fébrile et fallacieusement neuf...
Les secondes poursuivaient leur fuite, s'échappant sans bruit par les fissures de la terre, regagnant l'air libre tout en vieillissant encore et encore les landes alentours.
L'un derrière l'autre, ils pénétrèrent le nouvel être, le corps putréfié de cette femme... Mais qui ? Les lambeaux d'âmes... ¼uvre malheureusement dérisoire. Puzzle à jamais disloqué, impossible à reconstitué pour cause de pièces trop abîmées et d'autres manquantes... L'esprit, bien que présent et enfin bercé par l'enveloppe charnelle de la Dame Bleue, demeurait brisé, incapable de reprendre vie correctement.
Âme condamnée à gémir silencieusement en cet être enragé et désespéré, à se plaindre tel du verre fracassé à terre et que l'on piétine sans pitié...
L'appel, venu d'au-delà des collines... ne suffisait guère à lui insuffler le tout premier souffle que le nouveau-né déchirait de ses sanglots stridents.
Ainsi, en cette nuit ténébreuse, la Dame Bleue se vit offrir une seconde chance, une seconde vie... enfermée dés sa renaissance entre les parois ignobles érigées par la haine et la détresse ; seules émotions régnant aux creux de son petit c½ur sans doute en proie à la sécheresse.
Ses paupières s'ouvrirent brusquement.
Les images du passé refirent surface telles des lames aiguisées, rouillées par les assauts temporels, transperçant froidement les tripes et l'estomac.
Des cris, des paroles, des champs, une fermette, le soleil ardent d'une soirée d'été... un enfant... une enfant... sa fille.
Chevelure brune se baladant entre le ciel bleu aux nuages blancs et les champs étalant leur palette de bronze et d'or.
Sa fille...
Puis la vues des lames d'acier, des horreurs nommées épées. Flots pourpres... fontaines écarlates... pluies sanglantes...
Sa fille...
Les épées...
Les cris...
A brûle-pourpoint et d'un seul geste, comme guidé par la haine qui broyait les lambeaux de son âme, son poing blême et fragile frappa le bois au dessus de son bas-ventre. Le bois qui... céda...
Une cascade impétueuse et arrogante de terre asséchée pénétra le cercueil avec force et démence. Celui-ci s'emplissait peu à peu tel un sablier géant, marquant encore plus la fuite des secondes frivoles et diffuses.
Tandis que l'assaillant rugueux emplissait la prison de bois, la Dame Bleue ne ressentait ni panique, ni étonnement de ce manque de sentiment... Pourtant si étrange cela soit-il...
De plus en plus, le couvercle de bois s'arracha et une ouverture béante éventra la cercueil. Ce dernier, agressé par les caprices du temps, avait largement failli devant la moisissure, la pourriture et les armées vils et mesquines des insectes...
Une main perça les défenses de la terre, s'agrippant à ses entrailles avec haine. L'autre l'imita rapidement et le corps tout entier s'engouffra dans ces méandres menant paradoxalement à l'air pur... à la liberté... à la vie retrouvée...
Son corps, sa longue robe bleue quittait le cercueil avec détermination.
L'effort déployé était énorme. Lutter contre la puissance de la terre, le poids des roches et l'écrasement de ce corps terreux. Lutter contre la puissance même d'un élément qui avait tenté de la retenir durant tout ce temps.
Les racines des arbres ou des petits arbustes, gardiens immuables du cimetière, arrachaient avec violence les cheveux qui osaient s'aventurer en ces contrées inhospitalières. Les pierres du sol entaillaient quelque peu la peau fraîche et cadavérique de la Dame Bleue, riant avec enthousiasme de leurs actions puériles et fourbes. Les vers, d'une envergure impressionnante, avait élu comme domicile les sous-terrains de cet endroit particulier... Et cette terre qui devenait de plus en plus molle... de plus en plus humectée de cette pluie acide.
Et voilà que le poing de la Dame Bleue rompit la surface du sol humide. Première victoire, première revanche...
Sa seconde main ne tarda pas à la vaincre également, malheureusement plus frêle et moins déterminée, mais présente tout de même.
La Dame Bleue devait s'extirper de cette prison meurtrière avant que la Terre ne la rejète une seconde fois, l'empêchant de savourer sa nouvelle chance. Hors de question qu'elle ne se reperde dans les tréfonds incompréhensibles du rejet des cieux divins et des entrailles endiablées de l'univers. Mais elle était si faible... et l'élément si fort...
Elle abandonna...
